Mais au fond de lui-même, Mohamed savait très bien qu'il était en position de faiblesse et que la partie était perdue d'avance.
Deux données étaient décisives dans ce face-à-face peu enviable. Primo : la musculature de Khalid et sa taille de deux mètres environ posaient vraiment problème pour ce quinquagénaire chétif qu'est Mohamed. Secundo : le petit bâton brandi par ce dernier ne pourrait, en aucun cas, faire le poids face à une sorte d'épée que brandissait Khalid. Le temps s'est subitement arrêté pour Mohamed, qui voyait «l'ennemi» s'approcher de lui, après avoir vu défiler sa vie entière. La journée avait pourtant bien démarré pour Mohamed. Matinal, il s'était levé comme de coutume vers 6h.
Douche puis petit-déjeuner sur sa terrasse dans ce nouveau quartier de Targa, Al-Masmoudi, à Marrakech, il a pu constater que la journée s'annonçait bien ensoleillée en ces prémices d'été. Après une courte visite à sa garde-robe, il était bien tiré et s'apprêtait à rejoindre son travail. Le moteur diesel de sa voiture ayant retrouvé des températures normales, il est allé ouvrir le portail de son garage pour sortir son véhicule et débuter sa journée. Durant cet exercice quotidien, il fut surpris par un individu, une bouteille en plastique vide à la main, qui s'approcha de la porte du garage et l'interpella, gentiment, d'un bonjour dans les règles de l'art. «Désolé de vous déranger, mais pourriez-vous remplir d'eau ma bouteille ? », lança l'individu, dont les proportions physiques étaient celles d'un colosse. «Bien sûr… », rétorqua Mohamed, en se saisissant de la bouteille vide.
Ce dernier virevolta en souplesse et s'orienta vers un robinet situé dans le jardin. Fixant la bouteille dans la bouche du point d'eau, il entendit des pas se diriger vers lui. À sa grande stupeur, il découvrit que l'homme qui réclamait de l'eau lui avait emboîté le pas et se dirigeait vers lui. Petit détail : à la place de la bouteille vide, il tenait désormais une grande lame à la main et son regard menaçant signifiait qu'il n'était pas là pour donner un coup de main. Peut-être, un coup, tout court.
Mohamed sursauta, lâcha la bouteille et s'engouffra dans son garage où fumait le pot d'échappement de sa voiture. Dans sa course désespérée, il se saisit, instinct de survie oblige, d'un bâton qui traînait quelque part. Son indésirable hôte suivra ses pas, jusqu'à le coincer dans un coin du garage. Seule une intervention divine pouvait le sortir de ce mauvais pas. Et en parlant d'intervention divine, celle-ci a été amorcée en amont de l'acte de l'agresseur. En effet, Khalid ne pouvait deviner que le quartier Al-Masmoudi était cerné, de jour comme de nuit, de près d'une vingtaine de vigiles disposant de talkies-walkies pour communiquer entre eux. Il ne pouvait également pas savoir que dès qu'il a pénétré le quartier, il avait été repéré et ses déplacements pistés par les différentes sentinelles.
L'une d'entre elles a vu Khalid s'approcher d'une villa, activer la sonnette puis patienter. Le propriétaire de cette dernière ne ressemblait en rien à Mohamed, puisque, suite à la doléance du pseudo assoiffé, il l'envoya tout simplement balader, sans même ouvrir la porte. Khalid se dirigea ensuite vers la maison avoisinante et, avant de faire quoi que ce soit, il longea la clôture de celle-ci, tout en jetant de temps à autre un coup d'?il sur l'intérieur.
Il venait de voir quelque chose d'intéressant, puis s'approcha du garage et patientait. Au fait, il avait vu Mohamed en train de s'activer dans son garage et avait deviné qu'il allait incessamment ouvrir le sésame. Il n'avait pas tort puisque ses prévisions étaient justes. Une fois le garage ouvert, on connaît la suite.
Embusqué à une centaine de mètres de là, Âbed, l'un des vigiles, voyant que l'individu étranger s'était auto invité au sein de la maison, a aussitôt couru vers la villa en question, activant en même temps son talkie-walkie et lançant l'alerte.
Pendant que Mohamed croyait vivre ses derniers instants, Âbed, une grande « zérouata » à la main, fit irruption dans le garage et somma l'agresseur de renoncer à son acte. La sommation n'allait sans doute pas le dissuader, encore moins l'intervention de près d'une dizaine de gardiens débarqués suite à l'alerte lancée par Âbed. Mal lui en a pris, car la résistance qu'il croyait opposer s'est vite brisée à coup de gourdins. Khalid mordit la poussière avant d'être maîtrisé, puis conduit à l'extérieur, où il devait être cueilli par la police qui allait bientôt débarquer…
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Khalid : le retour
L'histoire semblait toucher à sa fin : la police débarque, Khalid se retrouve avec une belle paire de bracelets aux mains et l'incident est clos. Sauf que… En effet, aussitôt Khalid maîtrisé, le président de l'Amicale des habitants du quartier fut aussitôt convoqué. Sur place, il allait découvrir le colosse, impressionnant de par son gabarit, assis à même le sol et cerné par la dizaine de vigiles qui l'ont maîtrisé. Il avait pris bien des pêches dans la poire à cause de la résistance qu'il a opposée - car il fallait le maîtriser et éviter que son épée fasse des dégâts corporels - et il semblait essoufflé, abattu, ressemblant plus à une chaussette qu'à un habitant de la planète Terre. L'on n'attendait plus que l'arrivée de la police qui devait l'embarquer.
Désignant ses sandales à quelques mètres de lui - car Monsieur exerce son métier périlleux chaussé d'une paire de sandale, et non de baskets, la fuite n'étant pas dans ses m?urs car ses victimes sont souvent mises « hors d'état de nuire » après avoir été délestées de leurs biens. C'est-à-dire que prendre ses jambes à son cou est une option qui ne se pose jamais dans l'exercice de ses fonctions. Donc, désignant ses sandales, Khalid demanda à l'un des gardiens de les lui remettre. Ce dernier s'exécuta. C'est à ce moment que Khalid, profitant de la diversion, entraperçut une brèche, se leva, et fonça en direction du président de l'amicale. Ce dernier tenta de l'arrêter, en vain, car il reçut un violent coup donné par la plante du pied au niveau du genou et pour lequel une intervention chirurgicale s'avérera nécessaire.
Khalid passera cet obstacle sans difficulté et prendra, une fois n'est pas coutume, ses jambes à son cou. Sa course ne sera pas longue et il fut aussitôt intercepté par les autres vigiles. Son astuce ? Il frappait aux portes et tendait sa bouteille vide pour un remplissage en eau. Généralement, les gens ne fermaient pas la porte derrière eux en récupérant la bouteille pour la remplir d'eau. Khalid en profitait pour s'inviter chez eux et faire ses emplettes. Il a de facto été baptisé «Moul al-ma», comme «l'homme à la flotte».
Par Abdelhakim Hamdane | LE MATIN
Posté par : betty299 | Article lu: 327 fois
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