On n'avait plus vu un tel engouement depuis la légendaire telenovela Guadalupe, les T-shirts à l'effigie de son héroïne, les tissus baptisés de son nom et la visite de son actrice principale à la fameuse Semaine du cheval, en 1995, où elle fut reçue par une princesse !
Treize ans plus tard, ce n'est pas la ribambelle de feuilletons égyptiens et syriens, ni la flopée de novelas brésiliennes et mexicaines qui inondent les petits écrans marocains, qui ont réussi à détrôner la jolie Adela Noriega dans le cœur des téléspectatrices marocaines. L'exploit a été réalisé par un feuilleton turc, sobrement intitulé Noor, qui a fait à nouveau chavirer le cœur de la ménagère de moins de 50 ans pour des héros du tube cathodique.
Recette ultra-calibrée
L'idylle a démarré en avril dernier, quand la chaîne satellitaire MBC a diffusé les premiers épisodes de Noor, doublés en arabe classique par les inévitables Syriens. La production, intitulée Gümüs dans son pays d’origine, reprend à son compte tous les ingrédients éprouvés de la telenovela sud-américaine : une histoire d’amour portée par deux comédiens beaux, jeunes et au sourire ultra-brite, confrontés à mille et un obstacles (jalousies, cupidité, guerres de familles…) avant de pouvoir enfin vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants. Le pitch de ce feuilleton-fleuve, conté en quelque 150 épisodes (diffusés tous les jours à 20h, rediffusés le même jour à 23h et le lendemain dans l’après-midi), est aussi simpliste qu'imparable pour le public-cible : la belle et naïve Noor, issue d’un milieu modeste, est amoureuse depuis toujours du riche et tout aussi séduisant Mohanad qui, lui, ne succombe pas à ses yeux de biche. Premier rebondissement : le grand-père de Mohanad l'oblige à épouser la jeune Cendrillon. La jeune femme, si gentille et aimante, finit par faire craquer son époux, qui, in fine, en devient fou amoureux. C’est tout ? Ce serait sans compter avec l’arrivée de Nihal, la méchante de l’histoire, ex du bellâtre, prête à tout pour le récupérer et chasser Noor de son cœur. Scénario cousu de fil blanc ? Allez le dire aux milliers de téléspectatrices qui ne jurent plus - même après l'arrêt du feuilleton fin août - que par l'histoire de la courageuse Noor et du blondinet Mohanad ! Pendant presque cinq mois, les deux héros ont fait pleurer dans les chaumières, alimenté les conversations de voisinage et fait oublier aux femmes au foyer tagines et grinçantes belles-mères.
Mohanadya habibi
“J’étais complètement accro au feuilleton Noor, à tel point que je m’arrangeais pour tout faire avant le début de l’épisode : ménage, vaisselle, repas… Dès le générique de début, plus personne n’avait le droit de m’approcher, ni mon mari, ni mes enfants, raconte, une étincelle dans les yeux, Rachida, femme de ménage à la journée. Juste après, j’appelais ma voisine au téléphone pour échanger nos commentaires. On faisait du tberguig sur ce que portait Noor, sur sa coiffure. Mohanad, ne m’en parlez pas ! Il me fait tourner la tête !”. Tous les matins, elle prenait un plaisir fou à raconter les détails des péripéties des deux tourtereaux à son employeuse qui, elle, est plutôt fan de la série américaine Grey’s Anatomy.
Soumya, jeune coiffeuse de 21 ans, décrit dans un éclat de rire les réunions des femmes de sa famille autour du petit écran : “C’est le seul feuilleton que l’on regardait toutes ensemble : ma mère, mes deux sœurs de 12 et 17 ans, et ma grand-mère qui approche les 70 ans. Elle, elle est carrément amoureuse de Mohanad : elle répète qu’elle aimerait bien qu’il l’épouse elle à la place de cette maigrichonne de Noor !”.
Mais qu’a-t-il donc de plus ce Mohanad (campé par l'acteur Kivanç Tatlitug, mannequin d’origine bosniaque né en Turquie), qui fait craquer même les grands-mères de 70 ans ? Plus que son physique plus qu'avenant (blond aux yeux bleus, grand de taille et large d’épaules), ce sont visiblement les traits de caractère qui en ont fait le fantasme de ces dames. “Mohanad est tendre, romantique et affectueux. Il s’occupe de sa femme et de son enfant. Il est fragile et il lui arrive même de pleurer. Pas comme les Marocains qui ont besoin de donner des ordres pour prouver leur virilité. C’est avec un homme comme Mohanad que j’aimerais passer ma vie”, soupire Soumya. Mohannad, vous l’aurez compris, est le stéréotype du prince charmant, “musulman de surcroît”, précise la jeune femme.
Rêve de femmes
Si le feuilleton Noor a largement conquis les téléspectatrices arabes (lire encadré), il ne fait pas pour autant l'unanimité. “Ce feuilleton, c’est l’opium du peuple. Cela fait juste oublier aux femmes leur dure condition”, s’insurge cette militante associative, qui avoue pourtant avoir regardé un ou deux épisodes. Ce réalisateur marocain, auteur d’une sitcom et d’un téléfilm pour le compte de deux chaînes marocaines, tempère : “Les soap opéras font rêver les femmes ? Et alors ? La télévision n’est-elle pas, avant tout, un moyen de divertissement ? La petite lucarne, c’est aussi du rêve. Rêve d’amour, de fortune, d’une vie meilleure, lance-t-il. Je ne pense pas que les téléspectateurs soient dupes. Quand ils éteignent la télévision, la vie normale reprend ses droits. Il n’y a donc pas lieu d’en faire toute une histoire”.
En tout cas, le succès de Noor semble faire des émules. Emboîtant le pas à MBC, 2M diffuse depuis le début du mois de ramadan Sanawat addayaâ (Les années de perdition), autre feuilleton turc à succès, déjà diffusé sur la chaîne saoudienne. Les programmateurs de la deuxième chaîne surfent ainsi sur la vague, profitant de l’engouement “encore chaud” du public. Sur le Net, les petites jeunes continuent de visiter les sites dédiés à Noor et Mohanad, suivant de très près les détails de la vie privée des acteurs. Et à Derb Ghallef, des revendeurs proposent des DVD regroupant tous les épisodes du feuilleton. On parle même d’une visite très prochaine des deux acteurs au royaume, avec conférence de presse, rencontre avec les fans, et signatures d’autographes. Attention, émeute en vue !
Noormania. Le monde arabe aussi...
Selon Mazen Hayek, directeur marketing du groupe MBC, le feuilleton Noor aurait été suivi par plus de la moitié des femmes adultes dans le monde arabe, sans compter les hommes, soit quelque 90 millions de téléspectateurs en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Un véritable raz-de-marée, qui a fait des ravages jusque dans la très conservatrice Arabie Saoudite… À tel point que le mufti en chef s'est senti obligé de prononcer une fatwa contre le soap opéra turc. Des scènes du “feuilleton anti-islamique et subversif” - diffusé par des chaînes “ennemies de Dieu et de son prophète” (bien que MBC, la première télévision à diffuser le feuilleton, soit une télévision… saoudienne !)- ont en outre été coupées par la société de doublage syrienne, jugées inappropriées pour le public arabe. L'effet Noor a sévi jusque dans les chaumières, puisque, d'après le quotidien algérien Achchorouq, un Oranais de 40 ans a été jusqu’à répudier son épouse, qui a osé lui avouer que son grand souhait serait… de passer une nuit, “ne serait-ce qu'en rêve”, avec Mohanad. Rien de cela en Jordanie, où le bellâtre turc a été accueilli à bras ouverts par la ministre de la Culture en personne, et convié à participer à une grande campagne pour le développement du tourisme local. Au Liban, l’acteur, inconnu au bataillon il y a 5 mois, est la star du clip de la chanteuse Roula Saâd. De Tunis au Caire, les T-shirts floqués “Mohanad & Noor” s’arrachent dans les galeries commerciales, et des cafés portant leurs noms commencent à fleurir. C’est désormais chose sûre, les producteurs de feuilletons égyptiens et syriens ont du souci à se faire : avec les Turcs, ils ont trouvé à qui parler…
TelQuel-Online.
Posté par : happyday | Article lu: 2893 fois
|