Il y a cent soixante-cinq ans, un homme d’affaires écossais entreprenait de créer ce journal (The Economist). Le point de départ de James Wilson fut «une réflexion mélancolique» : «tandis que les richesses et le capital augmentent rapidement» et que la science et les arts «accomplissent les miracles les plus surprenants», toutes les classes de personnes étaient empreintes «de sentiments d’incertitude et d’insécurité». La solution avancée par Wilson fut la liberté. Il consacra son entreprise à la lutte contre les lois protectionnistes dépassées. Depuis, The Economist se positionne du côté de la liberté économique.
Mais aujourd’hui, celle-ci est en butte aux attaques et le capitalisme, le système qui l’incarne, est mis en échec. Cette semaine, la Grande-Bretagne, pays de la privatisation moderne, a nationalisé une bonne partie de son secteur bancaire ; par ailleurs, alors que l’on annonçait la fin de l’ère Thatcher-Reagan, le gouvernement américain a promis d’injecter 250 milliards $ dans ses banques. D’autres gouvernements reviennent à un processus de réglementation de leurs systèmes financiers. Les Asiatiques disent voir l’Occident revenir à leur propre modèle plus dirigiste : «Les professeurs rencontrent quelques problèmes», a récemment déclaré un haut responsable chinois. Les interventionnistes donnent de la voix : «C’est la fin de l’autorégulation», proclame le président français Nicolas Sarkozy. «Fini le laissez-faire». Toutes les critiques ne sont pas aussi vives (les plus lourdes de sous-entendus voudraient voir l’État renforcer son rôle dans la finance seulement), mais toutes vont dans le même sens : un rôle plus important pour l’État et un secteur privé réduit et limité.
Ce journal espère sincèrement que cela n’arrivera pas. Ce dernier siècle, dont la moitié fut capitaliste, s’est avéré productif pour des milliards de personnes. Les parties du monde où il s’est développé ont prospéré ; les parties du monde où il était absent ont souffert. Le capitalisme a toujours engendré des crises, et ce sera toujours le cas. Le monde devrait se servir de la dernière en date, aussi dévastatrice qu’elle puisse être, pour apprendre à s’améliorer. À court terme, défendre le capitalisme implique, paradoxalement, l’intervention de l’État. Le sentiment d’indignation des électeurs et hommes d’affaires (et bien sûr des libéraux) est bien compréhensible, car 2,5 billions $ de l’argent des contribuables sera dépensé dans un secteur fortement rémunéré. Mais le plan de sauvetage mondial est de nature pragmatique, non idéologique. Lorsque François Mitterrand a nationalisé les banques françaises en 1981, il l’a fait parce qu’il pensait que l’État les gérerait mieux. Cette fois, les gouvernements rachètent les banques (ou des parts de celles-ci) parce qu’ils estiment, à juste titre, que le capital public est nécessaire pour remettre le crédit à flot.
Intervenir pour empêcher qu’une crise bancaire n’endommage la sphère réelle de l’économie, c’est du déjà-vu. Walter Bagehot, gendre de Wilson, a recommandé à la Banque d’Angleterre de prêter généreusement (mais à un taux de pénalité) aux banques non liquides (et non aux établissements en faillite). De nos jours, les gouvernements de toute veine politique doivent intervenir. Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont parrainé le sauvetage de Continental Illinois et de Johnson Matthey. Dans les années 1990, les Finlandais et les Suédois ont nationalisé leurs banques, puis les ont privatisées à nouveau plus tard. Le plan de sauvetage actuel se joue à une échelle différente. Mais la justification avancée est la même : les conséquences d’une non-intervention seraient plus graves. Si la confiance et le crédit continuent de se tarir, une récession quasi certaine se transformera en dépression, en catastrophe pour tout un chacun. Même si l’on évite un désastre, le plan de sauvetage causera d’énormes problèmes. Il crée un «moral hazard» : un filet de sécurité aussi visible encourage les comportements risqués. Il a des chances aussi de politiser l’emprunt.
Les gouvernements devront minimiser ces risques. Ils devront éviter de rémunérer les chefs d’entreprise et actionnaires des banques sauvées. Ils ne doivent pas restreindre les emprunts aux secteurs politiquement importants. Enfin, ils doivent diriger les banques selon des principes commerciaux, avec l’objectif explicite de sortir du système bancaire aussi vite que possible (et à profit). Du point de vue du contribuable, il serait logique de limiter le paiement des dividendes aux autres actionnaires jusqu’à ce que les actions préférentielles du gouvernement soient réglées. Cependant, les gouvernements doivent éviter toute manifestation populiste. Interdire les dividendes exceptionnels, par exemple, écarterait certaines personnes des sociétés qui en ont pourtant désespérément besoin.
Les responsables politiques disent tous comprendre cela. Bien entendu, ils n’ont aucunement l’intention de répéter les erreurs de Mitterrand, de diriger les banques eux-mêmes, ou d’en soutenir d’autres financièrement. Déjà, des voix s’élèvent (dont celles des héritiers conservateurs de Lady Thatcher) pour limiter le paiement par l’État. Serait bien courageux le président qui irait à Détroit pour expliquer pourquoi les 45 000 employés bien payés de Morgan Stanley devraient obtenir 10 milliards de l’argent des contribuables, tandis que les 266 000 travailleurs de General Motors n’auraient rien. Seraient bien braves également les responsables politiques qui proposeraient la déréglementation comme solution au problème du secteur public.
Il est donc inévitable que la frontière entre les gouvernements et les marchés se déplace à court terme vers ces premiers. Le secteur public et sa dette occuperont une plus grande portion de l’économie dans de nombreux pays. Mais à plus long terme, tout dépend de la manière dont la responsabilité de cette catastrophe est partagée. C’est là une bataille intellectuelle importante qui pourrait et devrait être gagnée. Les défenseurs du capitalisme doivent gérer deux sortes de critiques. L’une étant plus consistante que l’autre.
L’argument populiste, peu convaincant, proclame que le capitalisme anglo-saxon a échoué. Les critiques affirment que le «consensus de Washington» de déréglementation et de privatisation, prêché avec condescendance par les États-Unis et la Grande-Bretagne aux gouvernements du monde entier plongés dans l’ignorance, a en réalité mené l’économie mondiale à deux doigts de la catastrophe. Si cette notion continue de gagner du terrain, les décideurs politiques de Pékin à Berlin se sentiront renforcés dans leur idée de résister aux tentatives de libération des mouvements de biens et services au sein de leurs économies et entre elles. Les arguments en faveur de solutions de marché en matière, par exemple, de santé et d’éducation, seront avancés avec moins de conviction et écartés en faisant référence à la triste situation de Wall Street.
En réalité, loin d’avoir échoué, le capitalisme, ces 25 dernières années, a engendré des richesses et une liberté à une échelle spectaculaire. Des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté absolue. Même en tenant compte de la crise du crédit, cette décennie pourrait bien être témoin de la croissance la plus rapide du revenu mondial par personne. La libre circulation des biens non financiers et des services ne doit pas être entraînée dans le débat, comme cela a été le cas, avec des effets dévastateurs, dans les années 1930.
Le second type de critiques porte sur la déréglementation de la finance, plutôt que de l’économie au sens large. Cette notion a bien plus de mérite. La finance a besoin de réglementation. Elle a toujours été sujette à des mouvements de panique, des krachs et des bulles. Parce que le reste de l’économie ne peut fonctionner sans elle, les gouvernements ont toujours été fortement impliqués.
La finance moderne est sans doute sérieusement défectueuse. Les comportements à risque se sont attirés des récompenses considérables ; la prudence a été punie. Même les meilleurs banquiers ont pris des risques fous. L’absence de réglementation a encouragé ce type de paris.
Mais la responsabilité de l’échec de la finance moderne ne peut être rejetée sur la déréglementation seule. Après tout, le marché de l’emprunt immobilier en Amérique est un des plus réglementés de la finance.
Ce dont le monde a besoin, ce n’est pas d’une plus forte présence des gouvernements, mais d’une meilleure intervention des gouvernements. Dans certains domaines, cela signifie plus de règles. Mais la plupart du temps, cela veut dire des règles différentes. Après une crise, les investisseurs (et dans ce cas d’espèce, les organismes de contrôle) répètent rarement la même erreur deux fois. Si les plans de sauvetage sont bien menés, les contribuables pourraient finir par tirer profit de leurs investissements peu enthousiastes dans les banques. Si les organismes de contrôle tirent leçon de la crise, ils parviendraient peut-être à mieux diriger la finance à l’avenir. Si le pire est évité, l’hostilité populaire à un État interventionniste qui est un état de fait normal dans les démocraties pourrait se réaffirmer. Le capitalisme est en situation d’échec, mais ceux qui croient en lui doivent se battre pour lui. Malgré tous ses défauts, il reste le meilleur système économique que l’homme ait inventé jusqu’à maintenant. ■
La Gazette du Maroc
Posté par : betty299 | Article lu: 1851 fois
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