Dans un cimetière,paraît-il, nous sommes tous égaux.
Chacun sa mort. Et comment! Qui a dit que nous étions tous égaux devant la “grande faucheuse”? Faux et archi-faux. Prenez la cérémonie du dîner d’un grand commerçant qui a passé l’arme à gauche, il y a quelques jours, sur la colline d’Anfa. C’est ce qu’on appelle une mort fastueuse.
Avec traiteur, décors de fête, tolba, lecture du Coran, certes, mais aussi de la musique classique et quelques standards arabes, inclus dans le testament du défunt. La cérémonie d’adieu au mort débute en début d’après-midi et se poursuit durant trois jours. Et il faut remettre le couvert 40 jours plus tard, histoire de renouer avec quelques mets de choix et beaucoup de souvenirs.
La mort est une fête
«C’était la volonté du défunt», coupe court la veuve éplorée. Une dame de la haute, très chic, un attirail de bijoux lestant son cou et ses poignets. Sans oublier les gros carats arborés en guise de bagues et autre montre de maître horloger, qui coûtent le prix d’un appartement de logement social. «Il faut accepter la mort comme on accepte tout dans la vie, c’était la philosophie du mort. Non, ce n’est pas une fête, mais nous fêtons quand même mon défunt mari, qui était un bon vivant.» La baraque est bondée, des invités, des connaissances, des associés, enfants et petits-enfants.
Tout le monde a sorti la belle toilette de circonstance. Costumes noirs, cravates noires, djellabas noires, le tout rehaussé de quelques paires de lunettes, tout aussi noires.
Ceci pour les hommes, qui ont rivalisé en grosses caisses et belles cylindrées de prestige devant la grande porte de la demeure de feu Lhaj. Les femmes, elles, c’est un défilé, haute couture. Djellabas, très mode, dans des couleurs joyeuses, sur des chaussures Rossi ou Cavalli.
D’autres femmes ont sacrifié la tradition pour des robes d’enterrement Dior ou Lacroix. Que des pièces uniques pour célébrer le départ dans sa dernière demeure de cet homme dont tout le monde dit qu’il avait buffet et bar ouverts à longueur d’année.
Mort, où est ta victoire?
Quant aux bijoux, ce sont des millions de dirhams cliquetant et brillant de tous leurs scintillements. «Regardez, tout le monde est beau. Cela fait chaud au cœur. C’est fini, ces enterrements de misère où l’on passe notre temps à pleurer et à se faire mal. La vie est déjà assez dure comme ça.
Vous savez, j’ai un ami qui m’a toujours dit que la vie était assez courte pour s’habiller triste.» Trois jours durant, les repas s’enchaînent, servis par une équipe dirigée par le même traiteur qui a marié la fille l’été dernier. Le tout pour un coût global qui oscille entre 200.000 et 300.000 dirhams. Comme quoi, quand on aime, on ne compte pas.
À des “années lumière” de là, à Hay Mohammadi, la soirée mortuaire pour une vieille dame s’est déroulée aux antipodes de celle du défunt bon vivant. Le décor se résume à une chambre avec des voisins qui ont cotisé pour un grand couscous et du thé à la menthe. Chacun y a mis du sien pour ramener pain, viande, sucre, verres à thé, théières et bonbonnes de gaz.
Les enfants de la morte sont de simples ouvriers à la petite semaine. La mort les a pris de court. Pas les moyens de faire face. Un voisin s’est chargé du linceul et la commune a offert les services du transport jusqu’à la tombe. Un dîner entre famille et voisins qui n’a pas excédé les 1.000 dirhams. Auxquels il faut ajouter les 170 de la place au cimetière.
C’est le tarif pour tous. «Au moins là, nous sommes tous égaux. Tout le monde doit payer la même somme», affirme le bonhomme qui a creusé la tombe et aidé à mettre la bonne vieille dame sous terre. Pas de dalle, pour l’instant. Juste des cailloux pour délimiter la tombe, située sur une allée, pas loin de la chaussée au cimetière Arrahma.
Pour l’enterrement du bonhomme d’Anfa supérieur, on a bâti bien avant sa mort dans un caveau dédié à la famille pour une concession qui a coûté pas moins de 200.000 dirhams. On a déjà commandé du marbre noir moucheté de blanc, une épitaphe avec un calligraphe et la photo du mort pour la postérité.
Le prix de la dernière demeure
Le tout est ornementé de fleurs, quelques rosiers et hibiscus et des géraniums sur les côtés. Le cercueil, à lui seul, a frôlé les 40.000 dirhams. Bois spécial et travail d’artiste pour un rendu très impressionnant. Certains disent que c’est le mort lui-même qui a commandé ce modèle bien avant sa mort.
Les tolba qui ont égrené quelques versets du Coran, ont été grassement rémunérés et il faut dire qu’ils ont mis toute leur énergie du jour pour accompagner «ce bon musulman à sa rencontre avec Dieu», comme le souligne le chef des tolba, sexagénaire très en verve. Pour 2.000 dirhams à se partager à cinq, c’est une bonne journée de lecture.
Pour la vieille de Hay Mohammadi, quelques minutes, arrachées de force avec un groupe de tolba, pas très inspiré. Pour 50 dirhams, c’est ce qu’il faut, selon toute vraisemblance. Mais il y a aussi les vendeurs d’eau. Pour Lhajja, ce sont deux bidons de 5 litres à 10 dirhams.
Pour Lhaj, on a arrosé tout le caveau, le jardin, les tombes du passé et celles du futur et même la chaussée. Avec un détail, très important, Lhaj avait réservé sa place à Achouhada, où l’on n’enterre plus que ceux qui ont eu la présence d’esprit de réserver.
Quand on fait un tour dans les cimetières, on est frappé par la différence des tombes. C’est le premier constat qui marque, mais selon les responsables des cimetières, la mort «n’est plus comme avant. Aujourd’hui, si tu veux mourir dans la dignité, il faut économiser avant de crever», nous confie un responsable à Al Ghofrane.
Posté par : fifi | Article lu: 3440 fois
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